Vous êtes dans une relation Amoureuse ?
Non, je ne dirais pas que c'est de l'Amour. C'est plus une amitié tendre, une amitié sexuelle, une chouette affinité, je ne sais pas. Mais de là à parler d'Amour... Le terme est un peu fort.
AMOUR, un terme un peu fort, un peu vague, plutôt indiscernable, relativement dévastateur. On ne sait pas trop quand l'employer. Certainement pas n'importe quand. On ne sait pas toujours vraiment tout ce qu'il recouvre, on se trouve souvent un peu perdu face à lui, la seule chose qu'on sait, c'est qu'il a du poids. On ne joue pas avec ce mot-là.
L'AMOUR, L'AMOUR... C'est quoi au juste ?
L'Amour est un Dieu. On communie avec lui dans l'extase la plus complète. On l'attend au tournant, on l'appelle au secours, on rêve d'être touché-e par sa grâce, on craint ses courroux plus que tout. On l'adore. On le prie, le soir dans son lit, de se manifester. Il nous sauvera. Il est la seule chose qui fera de notre chemin sur terre un paradis. En même temps il nous promet les douleurs les plus atroces et les plus saintes.
L'amour doit être immortel, en tout cas il doit durer des années et des années. Il doit se vivre en couple exclusif, puis marié, avec des enfants, le chien c'est une option mais ça aide à se persuader qu'on y est bien, dans ce véritable Amour, avec sa véritable famille et ses véritables images d'Epinal. Il est d'ailleurs très important de se demander régulièrement si notre Amour est « véritable », « authentique ». Car on ne blasphème pas avec l'Amour, on ne prononce pas son nom en vain, sinon sacrilège, sacrilège !
Nous adorons le Prince ou la Princesse charmant-e-s, et à travers elle ou lui, nous adorons toutes les normes sociales dont notre culture l'habille. Notre culture dessine un Prince charmant grand et fort, rassurant et protecteur : femme, c'est celui que tu désireras ! Homme, c'est le modèle que tu suivras pour séduire ! Notre culture présente une Princesse charmante sensible et douce, mince et lisse : homme, ne rêve plus que de cet femme, conformes-y toi dans la souffrance et le dévouement ! Les marchand-e-s de vêtements, les publicitaires, les usines de produits de beauté, et surtout le patriarcat, trouvent dans le Prince et la Princesse charmant-e leurs meilleures alliées. Quelle autre norme sociale peut se vanter d'être ardemment désirée à ce point ?
Mais non, nous voulons y croire a tous ces princes et ces princesses charmantes, nous ramenons ces mythes dans notre réalité, nous les cherchons sans relâche, nous pensons « bien finir par les trouver un jour ». Dieu n'existe pas,le trésor du Roi Midas non plus, la Princesse charmante encore moins, ce sont des légendes. Pourquoi ruiner notre vie, attendre, décevoir, pleurer, pour des légendes ?
On dira que j'exagère, que les gens comprennent vite que tous ces mythes sont des mythes. Moi je dis que ces mythes sont dangereux. Ils trifouillent allègrement des émotions très profondes, ils remuent ce qu'il y a de plus douloureux, de plus intime, de plus sensible en nous : l'ego, les affects, les besoins de reconnaissance, les peurs de l'abandon... Ils suscitent des dépendances, des haines, des crampes, des dépressions. Ils inspirent des harcèlements, des suicides, des crimes passionnels. Et même sans aller jusque là, énormément de gens passent toute leur adolescence, par exemple, à croire dur comme fer à l'Amour, et à en souffrir ; ils peuvent en sortir, mais garder d'inévitables séquelles pour des lustres. Une adolescence de souffrance c'est déjà trop, rien qu'une année c'est déjà trop, cessons d'inspirer la foi en un Prince ou une princesse charmante, ce n'est pas « quand on sera grand-e » qu'on « comprendra », entraidons-nous dès maintenant à être autonomes et serein-e-s sur le plan affectif.
PS : L'Amour et ses représentations ne sont pas des banalités niaises à mépriser en passant, mais des vecteurs de souffrances et d'exclusions à combattre...